Bilan d’incompétence
On eut dit la Cène, en triste. Le 7 janvier, un échantillon assez
représentatif de la population de Lucbardez s’était donné rendez-vous,
sur invitation de son Maire, à assister à une réunion d’information
concernant le tracé de la LGV impactant durement le village.
Invités à
informer, messieurs Coz et Allard, respectivement représentants de
Réseau Ferré de France et d’INEXIA, savaient à quoi s’attendre,
comptant qu’on n’attend jamais l’inattendu. Dans le coin droit, invités
de dernière minute, la présidente de la Communauté d’Agglomération du
Marsan, ainsi que Mr Cazade, conseiller général du canton, venus
appuyer de leur personne, le projet et leurs représentants. Devant le
désarroi des habitants réunis, le sapin de noël rutilant en fond de
scène et la gravité des faciès, 2010 commence, la réunion aussi, sur un
ton bien pathétique.
Il s’en est
fallu de peu que le débat ne dérape. Le maire de Lucbardez introduit
les débats, énumérant les étapes du projet concernant sa commune et les
alentours, ému de tant de gravité, tiraillé comme aucun surement
n’aimerait l’être. A la fin de cette introduction laborieuse retraçant
la chronologie du projet depuis 2006, il y eut un court instant où
personne n’eut rien à dire, comme quand la pelote de paille passe chez
Sergio Léone. On oublie que Robert Dueso était dans les rangs de la
manifestation du 28 novembre 2009 à Langon, contre le projet. Un
agriculteur le sait pourtant, on ne fait pas la pluie et le beau temps.
Alors, droit
dans son col, Coz causa. On eut droit à un exercice de style, d’une
froideur à laquelle on reconnait les gens de cette trempe. Fier de son
produit, aux portes de la gloire, tout y passa en 10 minutes monotones,
sur le thème du soir. A savoir, le quatrième fuseau (tracé) possible,
élégamment baptisé “fuseau Centre Ouest“, ou “fuseau des maires“. On
raconte qu’il a failli s’appeler le “fuseau Francis Planté“, en hommage
au pianiste de St Avit, dont le Maire était aussi présent au débat.
Rodé à ce
genre d’exercice, celui qui annonce “ne pas en être à sa première LGV“
énumère froidement les zones impactées, sous le regard médusé d’une
assemblée triste. Chacun cherche son toit sur la photo satellite
projetée au mur. De part et d’autre de l’écran, les paquets-cadeaux de
noël sont encore accrochés au mur. Le décor colle au discours, Coz
déballe son jargon technique à un rythme où aucune information n’est
compréhensible, aucune analyse possible.
Bien étrange
manière de souhaiter les vœux de bonne année à une assemblée.
Un collectif
d’opposants s’étant positionné contre ce fuseau en particulier, il
devait donc être le thème du débat. Un collectif de gens informés et
influents, qui, de l’aveu d’un de ses membres, masque derrière cette
opposition à ce fuseau, une réelle opposition au projet dans son
ensemble. Une opposition réaliste, pragmatique. Il est soudain question
de lieux-dits, de chemins, de champs, des bois d’un tel, de la
propriété de Monsieur, on joue à « on vous l’avait bien dit ! – vous
nous avez rien dit ! » et rapidement les masques sont tombés. Abcès
crevé. Mr Coz eut un sourire, il lui faudrait sortir sa règle et son
stylo laser, il deviendrait alors cet oracle à lunettes qui trace les
voies. Ce qu’il fit. Dès lors, atteint ce stade, le débat aurait dû
suivre son cours, entre empoignades et démonstrations compatissantes du
spécialiste en bons sentiments ferrés.
Un habitant
prit soudain la parole. Répondant aux antipodes de la démonstration de
Coz. Cet habitant visiblement ému déplaça le débat sur la question de
l’utilité même de ce projet de LGV, faisant aussitôt retomber le
soufflet de Coz. Il dévoila une réalité que d’autres taisent volontiers
: la population de Lucbardez ne veut pas de ce tracé ! Pire, elle ne
comprend absolument rien de ce qui lui est raconté à ce moment précis.
Renvoyant dans son camp le seul participant au débat en costume
cravate, la tenue du spécialiste, cet intervenant mit à l’ordre du jour
la seule question de fond jamais posée à ses concitoyens. Faut-il
accepter cette fatalité ?
Ce débat
devait permettre au moins que nous nous entendions sur les mots que
l’on emploie. C’est en ce sens que Geneviève Darrieussecq prit la
parole, elle prétendit d’emblée vouloir “remettre les pendules à
l’heure“. Déterminée, échaudée par une telle opposition, elle prit la
parole avec vigueur rappelant à qui pouvait bien le comprendre
l’intérêt général du projet.
A posteriori,
le problème de cette réunion c’est le champ d’incertitudes qu’elle
laisse derrière elle.
En effet,
Madame la présidente de la Communauté d’Agglomération du Marsan, le
problème est bien là. Il s’agit d’un problème d’intérêt général, il
s’agit en effet d’ajuster son horloge, à l’heure de Copenhague par
exemple.
Il y a donc
visiblement plusieurs définitions de ce qu’est l’intérêt général, l’une
défendue par ceux qui nous faisaient face, prend pour arguments le
désenclavement du département, le développement économique,
l’amélioration de la capacité à circuler, la poursuite de cette fuite
en avant dans un endettement insensé de nos collectivités, basé sur de
très hypothétiques profits et plans de développement… Là aussi il me
semble que nous devrions nous entendre sur ce qu’est le développement.
Que l’on
m’explique une bonne fois pour toutes quel indicateur fixe l’intérêt
général ! L’intérêt général s’apprécie à l’échelle d’une communauté,
alors que l’intérêt public, lui, s’apprécie à l’échelle du pays. Il
semble donc que ce projet ne défende en rien l’intérêt général de la
communauté des habitants aquitains concernés par ce projet. Ils n’ont
pas été consultés, aucune concertation, aucun consensus ne leur a été
proposé, aucune alternative autre que de quitter la zone impactée.
Drôle d’intérêt général.
S’il eut été
question 2 minutes d’intérêt général dans ce département, nous aurions
indemnisé les sylviculteurs, principaux acteurs de notre cadre de vie,
on légifèrerait sur l’usage des pesticides et interdirait à Monsanto du
côté de Peyrehorade de racketter nos agriculteurs en plus de les
empoisonner.
Au lieu de
cela l’opération Landes 2040 prétend sans détours vouloir faire des
Landes “la Californie française“. Prochaine étape ? Une centrale
nucléaire ? Car au passage, il faut un bon paquet d’énergie à un train
pour dépasser les 300 km/h. Combien coûtera l’énergie en 2040 ? Bien
heureux les décideurs qui le savent, alors empressons nous de boucler
ces grands travaux, ils sont la seule condition de survie de nos grands
groupes industriels. Ces choses méritent d’être claires. En attendant,
on construit des ronds-points en chapelet de l’A65 et dans leur
sillage, un réseau ferré ruineux.
Le
saviez-vous ? Certains travailleurs employés par Eiffage sont
contraints de dormir dans leur voiture ou dans l’unité d’accueil d’un
centre pour sans abris de Mont de Marsan. Quel progrès ! Le voilà cet
intérêt général, il arrive un beau jour en costume-cravate dans votre
mairie, il s’entoure d’élus pris au piège du financement de leurs
collectivités, il se moque de ce que vous pensez, et adore appeler un
chat un chien.
Il
conviendrait de savoir calculer la dépense générale avant d’envisager
l’intérêt. Dans la tradition chinoise, on n’indemnise le médecin que si
l’on est en bonne santé. Dans une situation économique pour le moins
troublée, à l’orée de temps que l’on nous promet plus raisonnables,
plus près de l’Humain et de son habitat, au lendemain d’un Grenelle qui
aurait pu stopper cette autoroute scandaleuse, imposer à la population
landaise concernée, et à ceux qui en subiront les dégâts collatéraux,
un projet d’une telle envergure relève du mépris d’existence.
Ce n’est en
aucun cas refuser le progrès que de donner cette définition de
l’intérêt général, en tant qu’il est une somme, jamais identique,
d’intérêts particuliers, et non la satisfaction d’intérêts
particuliers. Pourquoi l’intérêt général ne saurait être raisonnable,
conscient et proche ? Pourquoi faut-il qu’il soit ruineux,
démesuré, bruyant, rapide ?
Mettre ainsi
une population devant un fait acquis, entériné de longue date,
soi-disant concerté et réfléchi, prétendu indispensable, c’est
focaliser le seul débat ouvert à ces gens, dont je fais partie, sur des
questions subsidiaires.
On nous
annonce à la tribune que le seuil légal de nuisances sonores est de 60
dB. RFF se doit de respecter la législation… Ouf ! On omet cependant de
nous dire que ces 60 dB seront mesurés à l’intérieur de l’habitation,
et non dans le jardin. On omet aussi de nous dire qu’un TGV en phase de
freinage explose le seuil de 60 sur le dB-mètre. En somme, quand on
n’oblige pas les gens à s’équiper en double-vitrage pour des raisons
environnementales et économiques, on les y oblige par la voie des
oreillettes. Acheter des choses, ça peut toujours servir.
Toujours par
la voix de Mr Coz, on nous parle de “lignes paysagées“, comprendre en
harmonie avec le paysage. On omet de nous parler de la destruction des
nappes phréatiques due à l’implantation des caténaires. Qu’est ce qu’un
paysage sans l’eau dont il a besoin ? Aussi simplement que “pas de
forêt sans forestier“, “pas de nature sans eau“.
Il y a des
questions simples qui resteront sûrement sans réponses. Seules les
conséquences donneront les réponses. “Paysager une ligne“ dans un
département dévasté par une tempête, scindé par une autoroute et pourri
d’engrais et de pesticides jusqu’aux racines devient donc un jeu
d’enfant pour vous et vos hommes.
N’oubliez
pas, en passant par chez nous, de bien faire attention aux petites
bestioles que vous embêtez, aux agriculteurs qui ont eux une réelle
mission d’intérêt général, celle de nourrir les Hommes, aux chasseurs
qui savent le prix de la terre, à tous ceux qui peuplent ces régions
depuis des générations et qui ont choisi d’y rester car au risque de
paraitre insensé, l’enclavement, ça a son charme. Essuyez vous les
pieds en rentrant et la prochaine fois, tombez la cravate, vous aurez
l’air un peu plus sympathique.
Vous êtes
vous une fois posé la question ? Mieux vaut-il être à 5 h de Paris ou à
5 minutes d’une rivière ? Une distance est une distance, une vitesse
permet de la parcourir. Vers où allons-nous si vite pour considérer que
le gain de 30 minutes sur un Bordeaux-Paris vaille la peine de saccager
une région ?
Il est des
métiers que je n’envie pas ; et le vôtre Mr Coz, ce soir, dut vous
paraître bien pénible. A moins qu’au fond vous n’y ayez pris un certain
plaisir. Car à plusieurs moments où inévitablement le débat prit cette
allure de pugilat rural dont seul Goscinny sut rendre la superbe, vous
vous faisiez discret, vous effaciez soudain votre éminent discours
glacé, derrière un rictus de joie, froide, à peine perceptible,
distante. Un petit sourire de rien du tout, que si j’avais été
photographe je n’aurais pas manqué d’immortaliser. Vous faites un bien
beau métier Mr Coz, qui par votre simple venue, chair à canon des temps
modernes, mettez un terme à la vie d’un village tel que tous ses
habitants souhaiteraient qu’il reste.
Vous méprisez
la douleur et compatissez de la cravate Mr Coz, noyez de statistiques
et de stylo laser des personnes âgées qui, 5 minutes après le début de
votre démonstration, se rendaient enfin compte que vos mouvements de
sémaphore faisaient bouger un petit point rouge sur une carte projetée,
dont elles n’avaient pas compris qu’il s’agissait de Lucbardez vue de
satellite.
Conscient
d’avoir à noyer sous les informations, les chiffres et les arguments
vous multipliez les hypothèses comme les tracés, au gré de la vindicte.
Ce faisant, vous donnez vie à un débat qui n’a pour objectif que de
diviser la population locale, qui, soumise à l’information qu’elle
reçoit, ne comprit strictement rien de votre jargon, se raccrochant aux
quelques branches accessibles, celles de la querelle, de la jalousie,
de la vanité et de la cupidité. Pire, vous prenez aux tripes une
population en vous attaquant à ce chantier comme on va-t-en guerre.
Dans vos premiers mots, vous traitiez Lucbardez de “difficulté“. En
vous remerciant !
Misérable
conspirateur, dans ce théâtre, vous étiez sur scène mais nous étions
les acteurs. D’autres se seront chargés de rendre compte de cette
réunion. D’autres sauront démonter votre argumentaire Mr Coz.
D’autres
sauront dire à quel point Robert Dueso se sentit bien seul à la
tribune, une fois partis Geneviève Darrieussecq et Christian Cazade
quand ils sentirent l’heure et le vent tourner.
Il y a 3 ans,
Geneviève Darrieussecq rebaptisait ce projet “LGV ou Landes Vitalité
Gagnante“. Elle affichait dans une tribune, comme première option
d’aménagement, le passage à 4 voies du tracé existant. C’était alors la
promesse d’un autre Mont 2, un monde conscient des erreurs du passé,
promesse d’un avenir réaliste. Une belle promesse que cet autre Mont 2,
qui n’engage aujourd’hui que ceux qui l’écoutèrent hier.
A moindre
coût, financier, environnemental, humain, Mont de Marsan aurait pu
avoir un TGV dans sa gare existante. Le réaménagement du tracé eut été
couteux certes, mais il y a certains coûts qui ne se chiffrent pas.
Ce jeudi 7
janvier, minuit, alors que s’achève cette réunion d’information, le ton
monte et reprend la forme d’une querelle de clocher. On ignore encore
beaucoup de choses de ce projet, Mr Coz a répondu à côté des questions
dérangeantes, Mr Dueso reste empêtré dans la querelle, Mme Darrieussecq
a fait son job en appuyant jusqu’à la mi-temps son administré, Mr
Cazade a fait le sien, en remerciant RFF de sortir les Landes de leur
enclave verte. En somme, tout le monde a bien fait son boulot, dans
l’incompétence la plus totale, jusqu’au journaliste du journal local,
qui sut à merveille relater une version bien subjective de cette
réunion d’information.
On se
souviendra de ce qui se dit “en Off“ Mr Coz. On se souviendra des
interventions musclées de membres du CADE ou de la SEPANSO qui surent
pointer du doigt les vrais problèmes liés à ce projet. Ils surent,
comme le soulignait un des habitants de Lucbardez, “nous dire vraiment
ce qui se passe“, ils surent vous déstabiliser d’homme à homme, ils
surent parler de la révolte des Basques, portée par 29 maires des
Pyrénées Atlantiques, de l’engagement du président du Conseil Général
du Tarn qui déclarait aux Echos le 6 janvier 2010 que si la population
était contre “cela ne se fera pas“, poursuivant qu’il n’irait pas à
l’encontre des hommes et femmes de son département. Faut-il y voir une
autre définition de l’intérêt général ? Ils surent dire ce que vous ne
voulez surtout pas entendre, en s’invitant là où on ne les invite pas.
Quand
aurez-vous le courage de cesser de nous baptiser “opposants“. Vous vous
opposez à un bonheur simple, vous vous opposez au maintien de notre
qualité de vie, vous vous opposez à des chiffres que vous dissimulez,
vous vous opposez à la prudence énergétique, à la sauvegarde de
l’environnement.
Et c’est nous
que l’on traite d’opposants, mais pour ce faire encore faudrait-il que
vous nous écoutiez, Mr Coz. Vous préférez sourire discrètement et
laisser ces villageois s’étriper à coups de fourche, rentrer chez eux
en tracteur, s’éclairer à la bougie. Ce que vous ignorez, Mr Coz, c’est
que, comme dans Astérix, tout s’est bien fini, autour d’un apéro, en
guise de sanglier. Ceux qui voulaient partir sont partis et ceux qui
sont restés ont bien ri, pour pas pleurer ou s’engueuler. Vous étiez le
barde qui seul manquait au banquet, à accrocher au sapin de Noël.
Souffrez
désormais que nous rentrions en résistance, là aussi il faudra être
prudent sur l’étymologie, en 1940, on baptisait “terroristes“ ceux que
l’on honore aujourd’hui du terme de “Résistants“. Nos enfants vous
accuseront, ils sauront appeler un chat un chat et honorer ceux qui
auront défendu le pot de terre contre le pot de fer.
Pantxo Desbordes
Citoyen landais. Habitant de Lucbardez