Du bluff technologique à la fraude organisée

 

Du bluff technologique à la fraude, il n’y a qu’un pas, que deux piliers du système technicien n’ont pas hésité à franchir. En effet, les industries automobile et nucléaire viennent d’être pris en flagrant délit de contournement frauduleux des normes, provoquant un scandale planétaire. Pour ceux qui croyaient que normalisation et rationalité - deux composantes clefs de notre système - garantissaient des inconvénients du progrès technique , il s’agit d’un dur retour au réel, qui n’aurait pas étonné Jacques Ellul [1] .
La première affaire, dite « Dieselgate », a été initiée grâce à la perspicacité de l’association américaine [2] et a éclaté en 2015, quand Volkswagen a fini par admettre avoir équipé ses véhicules d’un logiciel truqueur minorant les émissions réelles de polluants [3] . Ainsi, les brillants techniciens de cette entreprise allemande, une des premières au monde dans son secteur et renommée pour la qualité de ses véhicules, ont mis leur compétence au service d’une opération de fraude à grande échelle (des millions de véhicules sont concernés). L’élargissement de l’enquête indique que d’autres constructeurs mondiaux (dont Renault et Peugeot) ont eux aussi mis en œuvre des pratiques et des stratégies frauduleuses destinées à faire apparaître « propres » vis-à-vis des normes anti-pollution, des véhicules qui ne le sont pas. Rétrospectivement, les milliards d’euros dépensés depuis 2009 dans la « prime à la casse » et le « bonus écologique » et censés verdir le parc automobile français, ont rendu plutôt service à l’industrie automobile qu’à l’environnement.
La deuxième affaire, dévoilée au grand public en 2016 par l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) [4], concerne la non-qualité de composants forgés dans une usine d’AREVA (Creusot Forge). Alors que les caractéristiques mécaniques de ces composants [5] constituent un maillon essentiel de la sûreté des centrales nucléaires, l’enquête fait apparaître une falsification des résultats de contrôle. Malgré une teneur en carbone supérieure aux normes, ces pièces ont été installées dans les centrales françaises et étrangères, révélant de graves failles dans l’organisation qualité d’AREVA et d’EDF.
La centrale nucléaire de Braud-Saint-Louis en Gironde, avec ses quatre réacteurs, est l’une des plus affectées par ces anomalies. Une quinzaine de composants ne respectant pas les normes y ont été identifiés, dont neuf présentant a priori le plus d’enjeux pour la sûreté.
L’enquête est loin d’être terminée, car il reste à l’ASN à examiner les dossiers de contrôle de milliers de pièces forgées, et à déterminer dans quelles conditions opératoires les centrales utilisant des pièces défectueuses peuvent continuer à fonctionner sans risque majeur.
Ces deux scandales écornent le mythe de la « voiture propre » et du « nucléaire sûr ». Ils nous mettent aussi en garde contre une trop grande confiance dans des normes qui peuvent être contournées à tout moment par les opérateurs pour de multiples raisons (rentabilité, difficultés techniques …), ou qui peuvent s’avérer non représentatives des impacts réels sur l’environnement et la santé, en particulier dans le domaine de la qualité de l’air et de l’eau.
Ils rappellent combien « la rationalité, aussi bien de la technique, que de toutes les organisations humaines, plonge dans un univers d’irrationalité, et que la rationalité technicienne est incluse dans un système de puissances irrationnelles » [6] et incitent à renforcer notre vigilance environnementale globale.

D. Delestre
Membre de la Commission Locale d’Information (CLI) de la centrale nucléaire de Braud-Saint-Louis.
09/04/2017

Notes

[1Jacques Ellul (1912-1994), penseur de la technique et de l’aliénation au 20ème siècle, auteur notamment du « Système technicien ».

[2ICCTInternational Council for Clean Transportation (ICCT)

[3Les techniciens de Volkwagen avaient implanté un système sophistiqué s’appuyant sur un logiciel embarqué qui permettait aux véhicules en contrôle sur banc de passer avec succès les tests anti-pollution américain alors que lors des essais sur route ces mêmes véhicules émettaient 20 fois plus de polluants et autres gaz à effet de serre , comme l’oxyde d’azote.

[4L’ASN aurait alerté EDF dès 2005, sur la fiabilité de l’usine Creusot Forge, après avoir constaté de nombreuses anomalies qualité

[5Les caractéristiques mécaniques des pièces forgées, dépendent essentiellement du processus de fabrication et de la teneur en carbone de l’acier

[6Jacques Ellul. Le Bluff Technologique. 1986